Rembrandt van Rijn, Paul Cézanne, et l’Observateur

by AnonArtXinvisibleMagazine

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About the ‘Real’ in ‘Portraiture’

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Cézanne à propos du portrait et de Rembrandt :

«Rembrandt, Rubens, Titien savaient d’un coup, dans un compromis sublime, fondre toute leur personnalité à eux dans cette chair qu’ils avaient sous les yeux, l’animer de leur passion, et avec la ressemblance des autres, glorifier leur rêve ou leur tristesse. Je ne puis pas, moi. Car je veux être vrai, comme Flaubert, arracher la vérité de tout, me soumettre, par les ombres et les lumières.»

un moment décisif de toute présence au monde”

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Je parlais de Rembrandt et le bourgeonnement de ces pensée est venue naturellement, aussi naturellement que que la vision de ses toiles. J’ ai Remarqué le chaos dont la surface de ses peintures sont imprégnées . Ce chaos Presque pathologique, ce tumulte topographique reflète l’esprit qui agite le sens profond de l’ image. Et pourtant, n’ est pas l’ essence qui y réside ; en fait, le sens en termes sensoriels plutôt que sensuels dans ce cas, est une dimension réelle où l’ artiste a invoqué la réalité psychique, du sujet. Par psychique, je veux dire que nous faisons face a un voyage qui traverse la psychologie pour nous enfouir dans les épaisseurs souterrainement , telles que les rivières lourdes de Hadès au lieu de ruisseaux légers sur le bord d’un Paradis fictionnel.

L’art de peindre, est aussi l’ art de ‘dé-peindre’, c’ est à dire, de décomposer la composition, la démasquer, la broyer, la macérer, la découper, la remanier, la démanteler, et remettre alors les règles du jeu en cause, un jeu par lequel nous arrivons à des conclusion passives, abordables, faciles à absorber. Ces conclusions sont de nature ‘ana-philosophiques’, elles simplifient en reflétant la surface de l ‘objet d’ art d’ une manière pure, élégante et sociable. Sur cette étendue plate de l’ assimilation primaire, nous étalons les gazon théoriques qui ne mènent qu’ à la satisfaction triviale de l’ art .

Mais Rembrandt attaque la surface, et par son essors physique fait disparaître le code de la surface, car nous sommes démunis en face de ce qui se manifeste comme un orage, une tempête au devant comme au loin, effaçant la distance qui sépare l’œil humain du mirage. Rembrandt à ce point où nous perdons les pieds, incapables de déchiffrer les données, se dissout dans les éléments, et le sujet prend forme dans le fond. Le fond qui est notre propre imagination où Rembrandt a fomente une espèce de rébellion, un ‘conte’ à rebours, car nous nous retournons sur nous même, sur l’ histoire, sur ce que nous croyons savoir. Il peint…mais plus aussi. Celle et celui qui le regardent le regarde peindre, et le dévisagent alors qu’il s’ abandonne à leur regard, sont les artistes de leur testament. Les portraits de Rembrandt vivent donc hors de lui, car ils ne furent jamais enterrés dans son moi social ni sa personæ artistique. En lieu de publicité vulgaire, ces portraits se sont imprimés ironiquement dans la toile du temps non pas comme un patrimoine mais comme un souvenir personnel, le souvenir issu du sujet même, laissant Rembrandt seul , un témoin attendant des nouvelles dans la marge de l’ inconscient collectif. Il ne fixe rien, il libère. Et peut être espère t’ il en libérant Psyché retrouver l’univers érotique d’ où surgirent ses premières toiles bien que ce furent ses toiles des années matures qui devinrent le berceau d’éros.

Mais la laideur sublime, il la gardait pour lui même, car il aimait être séduit par le léviathan qu’il attirait de son lit de mercure maintes fois, pour connaître ce monstre dans une forme de copulation abstraite incestueuse; son âme rompue et soudée à la fois dans cet embrassement viscéral et divin.

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J’ ai trouvé beaucoup de textes sur le philosophe Henri Maldiney qui a analyse un prédécesseur, le psychiatre Suisse Binswanger qui fut l’un des innovateurs dans le domaine de la psychologie existentielle. Celui ci écrivit :«la folie est une possibilité de l’homme sans laquelle il ne serait pas ce qu’il est (…) L’être-malade a son essence dans le pouvoir-être de la présence,….. «Le terme de Daseinsanalyse, d’analyse de la présence, marque assez la manière dont Binswanger entend cette présence de soi à soi auprès de l’autre, qui est la condition du comprendre…..ce qui selon lui veut dire un partage et un échange de mondes entre les individus, dans ce cas le patient et le docteur, mais il pourrait s’ agir d’ une relation entre artiste et sujet….” In-der-Welt-Sein :la présence au monde”de Heidegger, implique une résonance mutuelle et quintessenciée tout en conservant une différenciation sans laquelle cette résonance ne pourrait être soutenue ou alimentée. Maldiney continue par dire que l’apparition et le discernement de cette présence au sein du monde humain est «d’abord une analyse des structures spatiales et temporelles de l’existence», au sens où «espace et temps sont les formes articulatoires de l’existence».

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Dans ce contexte nouveau, retrouver la perspective du portraitiste visionnaire qu’ était Rembrandt prend un sens encore plus pertinent. Il se faisait médecin du caractère sous le scalpel de sa contre-couleur, Le clair-obscure utilisé comme un écarteur chirurgical. Au moment où il peint, il vit la vie de l’homme qu’il voit de bout en bout, comme dans un tourbillon où les formes se détachent et prennent une signification hors des mots, hors de l’intellectualisation. Ce n’ est pas un acte politique ou un événement culturel, ni une démarche didactique ou même promotionnelle. Plus maintenant, après les années formatrices, après l’aventure des tons romantiques, des raccourcissement maniéristes, des drames satiriques, des élans célestes baroques. Il se dénude et là , dans l’ obscurité de l’ignorance , il crée un silence où la voix pesante des ombres émergent dans une lumière qu’il taille comme Rodin , avec le poing et le burin, cette lumière chaude, vive, un or qui sort de la pierre brute , et qui coule presque entièrement dans la mare obscure et insondable de l’espace…cet espace qui , nous ne pouvons en douter, respire profondément, entre le sommeil et l’éveil. Dans son pinceau, il y a de la chair, dans sa couleur presque monochromatique, il y a du sang. Il commet un acte Eucharistique comme il invente une peau où le sujet peu a peu se mélange et imbibe la chimie de son ‘mettre en visage’.

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Pour en revenir au “pouvoir être de la présence”, être presque ici, la folie existentielle de l’esprit humain, Rembrandt ne nous guide pas , il n’est pas philosophe, du moins pas avec la langue. Il l’est, mais avec le fond et la forme, leur conjonction alchimique où il jette des poignées de terre sèche et molle, des terres sombres ou bien des terres rougeoyantes, et il arrache le sulfure, alors que le salpêtre s’ enlise, et que le mercure se débat dans les poussières de Venus, emmuré par le plomb. C’ est dans ce tombeau que Vulcain pétri l’épée brûlante de son inspiration. Il perce d’abord son propre cœur et sur la pointe, sa généalogie ontologique pénètre celle du néant avant de toucher le continent étranger qui nous apparaît à présent, plus de quatre-cent ans plus tard, un miroir de soi, et Rembrandt peut être, dans la lueur d’une bougie, l’ irrégularité d’un mur; une loi invisible qui régit un monde parallèle, un monde dont le regard n’ est plus le sien. Rembrandt devient le sujet, l’envers de lui même, comme une nouvelle lune, il regarde le soleil, et nous ne le voyons pas. Nous percevons sa trace, mais il est absent. Les yeux qui nous toisent sont issus de l’esprit qui le toisait jadis, car il s’ étendit comme une corde raide entre le passé et l’ avenir. Et à l’intérieur , il plaça le ‘patient’, pas dans un mortuaire, mais dans une sorte de chambre de décompression qui laissa monter l’ oxygène très lentement pour nous atteindre soudainement.

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Quand il est dit “la folie est une possibilité de l’homme sans laquelle il ne serait pas ce qu’il est”, Rembrandt le démontre en tant qu’artiste, par sa condition de créateur, mais aussi par le truchement de ses portraits. Quelle folie nous pousse à revenir vers ces visages qui ne parlent pas, qui ne bougent pas, qui ne dorment pas. Ils nous fascinent comme Rembrandt avait été fasciné. Que reste t’ il d’ eux sinon la folie qui nous relie? Le cordon qui liait Rembrandt à leur image est un cordon intemporel et dé-spatialisé. Ces portraits sont des fenêtres où se collent et se projettent des spectres luisants, intermittents et interminables. Ainsi cherchons nous des indices pour déceler leur provenance, qui n’ est autre que l’environ inconnu, la certitude de notre fatalité. Tel est le paradoxe, l’inconnu certain et la certitude que l’inconnu est toujours proche, greffé à nous, colle sur la rétine , une ombre translucide. Rembrandt donne un corps à la mort , ces visages vivent au delà de l’effroi. Rembrandt ne se soumet pas, ni n’ a besoin d’ arracher la réalité comme le dit Cézanne en parlant de son propre instinct créatif. Ce n’ est pas lui , ni devant , ni derrière ces portraits. Mais sa vie est là , fondue à celle de l’autre, dans cette compréhension émotionnelle où les idéaux deviennent futiles et les idées superflues.

Copyright © Pascal Ancel Bartholdi 2012

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