Histoires de l ‘Envers, French texts

Ombre sans Soi

Au travers de la fenêtre couverte, on fixe un point errant. La fenêtre est couverte d’une toile tendue, comme pour y peindre mais…Il n’y a que des trous, minuscules, impossibles à  détecter par les gens qui passent. Contre la toile un poids se fait sentir. C’est comme une ombre dans un coin. Pourtant la lumière manque. Le clair obscure perd sa bordure, les contrastes s’ évaporent, tournent en bavures. Parfois l’ombre bouge. On le sait parce qu’ elle laisse son empreinte lourde dans la toile contre laquelle elle semble somnoler le jour entier. Elle ne dort cependant jamais.

Par les trous dans la toile, son œil regarde un monde inaccessible quelques centimètres plus loin. L’ œil ne discerne pas. Il n’y a rien à discerner. Il fixe un point sur la ligne, qui évolue de « a » à « b ». Il regarde les pieds de forme humaine. Il voit des formes sans visage, des visages inconnus qu’il ne comprend pas. L’œil s’oublie dans l’observation du temps dont les instants s’emboitent et se déboîtent arbitrairement.

Les instants peuvent s’emboiter avec une précision brutale et nette par vertu du vide qui les constituent. Ce vide fut entre les jours, mal conçu, engendré selon les croissances parasitiques du malaise, dans les coins que l’ ombre a déserté, il y a longtemps, ou moins.  

Par vertu du malaise, qui creuse un vide dans la fibre de l’ instant, l’ espace est desséché, s’ effrite, et rétrécit presque infiniment. L’ ombre ne se détend pas, ne s’étire pas, ne s’ allonge pas. Elle est debout, la face contre la toile, l’ œil dans le trou, le regard intransigeant, impartial, inéluctable. Parfois l’ ombre se meut. Elle voyage d’ un trou à un autre. Le besoin d’ une nouvelle perspective. Un nouvel angle qui se répète, au hasard, sur la rue du monde.

L’ ombre se souvient. Elle ne voit plus grand chose. Les trous ont rétréci. On pourrais y passer une aiguille à coudre. Pour l’ œil gauche, ou pour l’ œil droit. La aussi, la vue diffère. L’ un est clair, vif, cristallin. L’ autre est profond, offre plus de subtilités tonales, peut même détecter l’ ectoplasme d’ autres sphères.

A quoi bon.

L’ ombre ne tourne pas en rond. L’ espace n’ est pas assez ample pour dessiner un cercle quelconque, ne serait ce que la moitie d’ une circonférence. Un quart peut s’ empetrer dans un coin pourvu que le coin ne fut pas encombré par les piles de suie.

La suie se développe a la suite de la fuite. L’ ombre regarde ailleurs, poursuit le faux souvenir au delà des murs qui la retiennent. L’ ombre comme la suie produit une tache noire sur la surface pale des murs et des toiles qui couvrent les fenêtres de son existence oubliée.

Personne n’ entre ici. Personne ne sort.

Copyright © Pascal Ancel Bartholdi 2004

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